Esprit écologique et de décroissance chez les artistes

Quand l’art nous questionne sur l’écologie et la décroissance

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Réchauffement climatique, surexploitation des ressources, surproduction, surconsommation… L’humanité vit aujourd’hui largement au-dessus de ses moyens et il semble urgent qu’elle tende, pour sa survie, à plus de sobriété. La théorie politique, économique et sociale de la décroissance pourrait nous amener collectivement à vivre plus sobrement, « à réduire la production de biens et de services afin de préserver l’environnement. » (d’après le glossaire de Géoconfluences), à sortir de la logique de la croissance économique – dont on constate aujourd’hui les effets néfastes.

Le monde de l’art est très concerné par ces problématiques écologiques : le Palais de Tokyo accueillait dernièrement l’exposition Réclamer la terre, l’exposition Végétal se déroulait aux Beaux Arts de Paris, le musée des Beaux Arts de Lille organise en ce moment une exposition sur les forêts… Tous ces événements culturels portés par de grandes institutions sont tournés vers les enjeux climatiques et écologiques et y sensibilisent les visiteurs.

Cependant, l’art est-il décroissant ? S’extrait-il des logiques de marché et de production ? Alerte-t-il les populations et se fait-il le levier d’un changement dans le monde ?

Pour le savoir, intéressons-nous à quelques courants et artistes qui semblent tendre à une sortie du marché de l’art, à un engagement écologique fort et à une sobriété parfois radicale.

L’art qui s’inscrit dans la nature

L’art a beaucoup représenté la nature, elle est un modèle privilégié pour nombre d’artistes. Mais les artistes du mouvement du land art ne se satisfont plus d’une représentation de la nature : ils inscrivent leurs œuvres dans un environnement naturel sous la forme d’installations éphémères. Elles sont soumises aux mêmes aléas que l’environnement dans lequel elles sont produites et indissociables de celui-ci. C’est là une belle manière de témoigner de la beauté et de la fragilité de la nature, de la sublimer.

Le land art étant un art d’extérieur, il ne peut être transporté en musée ou en galerie et s’extraie des institutions de l’art, mais aussi du marché de l’art car, si l’œuvre ne peut être séparée de son environnement, si elle est périssable, alors elle n’est pas vendable. Le land art est donc à la fois une forme de communion avec la nature et une sortie des logiques mercantiles productivistes. Cependant, le land art n’est pas un engagement franc contre notre société de surconsommation et de surproduction ni un appel urgent à la préservation de l’environnement. C’est un art qui s’installe dans la nature, qui la sublime, et qui désacralise l’œuvre en lui interdisant la pérennité, mais ce n’est pas un message d’alerte ni un engagement politique.

L’art à l’heure du recyclage

Une autre démarche artistique choque plus par son engagement et par la dénonciation qu’elle met en place : l’art constitué de déchets. En effet, des artistes s’emparent de déchets produits quotidiennement pour construire de surprenantes sculptures et installations. Leurs œuvres ne nécessitent pas de nouveaux matériaux pour exister, puisqu’elles sont produites en matériaux récupérés, en objets cassés, en déchets abandonnés. Elles sont, si l’on peut dire, « de seconde main », et cela va dans le sens de la décroissance et de l’écologie.

Ces œuvres exposent des déchets, des choses dont on se débarrasse, que l’on jette, que l’on ne veut pas voir, et qui, par leur énorme profusion, mettent en péril l’environnement. Exposés, on ne peut plus ne pas les voir, nous sommes forcés de les identifier et de comprendre le message véhiculé par ces œuvres sorties des décharges : nous polluons. Ce sont à la fois des œuvres qui recyclent, en réutilisant des matériaux jetés, et qui alertent sur la production immense de déchets induite par nos sociétés de consommation. Ces artistes ont une démarche de sensibilisation et de dénonciation profondément écologiste : à la différence du land artist qui expose une œuvre naturelle dans la nature pour éclairer sa beauté, ils mettent sous les projecteurs ce que nous mettons de sale dans cette même nature, nos déchets.

L’antiproductivisme ou l’art de la décroissance

Enfin, pour les plus chevronnés des artistes de la décroissance, il s’agit de ne plus produire, comme le voudrait la théorie décroissante : à la surproduction, il faut répondre par l’improduction, voire par la destruction. Les deux artistes suivants sont des partisans du « moins » contre nos sociétés du « plus ».

Avec les artistes Thierry Jaspart et Jean-Baptiste Farkas, on touche au point d’orgue de la décroissance appliquée à l’art. Thierry Jaspart, autoproclamé « ungraffiti artist », est un artiste belge défenseur du moins et du rien. Par exemple, sa démarche du « ungraff » consiste à se filmer en train de graffer un grand motif sur un mur blanc puis de le recouvrir de peinture blanche : le mur retrouve son aspect initial. Thierry Jaspart effectue également des tags à l’eau dans les rues – tags invisibles – et s’est rendu dans la commune de Sticker pour y coller les siens, de stickers, sur le panneau d’entrée dans la petite ville. Toutes ses performances ont l’air infructueuseset inutiles, elles déconcertent : avec Blacked, il invite les visiteurs à mettre des écouteurs qui ne diffusent que le son du silence et à passer derrière un grand rideau noir pour les plonger dans une pièce vide, dans le noir complet. Son propos est l’absence de propos, le vide. En 2018, il a organisé une grande exposition de ses collages dans les égouts belges afin d’être certain que personne ne vienne les regarder. Dans les rues de Namur, il colle des cartels sous les déchets, crachats, feuilles mortes qu’il croise, en reprenant les codes des cartels de musée : « Anonymous pigeon, Pigeon Shit, 2018, Public art, Donation to the city of Namur, Belgium ». Son dernier grand projet – et celui qui lui permet d’en faire le moins possible, car c’est son credo : « Chien Chiant », un groupe de musique « néo-folk écolo » qui ne produit aucun son, car « c’est beaucoup trop polluant ». Il s’empare « éhontément » des albums d’autres artistes en y apposant le logo de « Chien Chiant ». Le paroxysme de l’antiproductivisme.

Chien Chiant, logo par Thierry Jaspart – © Thierry Jaspart, Chien chiant, 2020

Dans le sens du « moins » et de l’improduction, l’artiste Jean-baptiste Farkas n’organise aucune exposition, ne produit aucune œuvre et invite même à la destruction. Il prône un art de la soustraction : il invite, via des manuels qui reprennent les codes du mode d’emploi intitulés IKHEA, à créer de la frustration et de l’échec dans notre monde de rapidité et d’efficacité, à ralentir le rythme dans une situation où l’on aimerait que les choses aillent vite – comme dans la queue au cocktail d’un vernissage où les serveurs et serveuses doivent préparer les boissons le plus lentement possible – ou encore à détruire des objets auxquels nous tenons pour repenser notre rapport aux choses et à la propriété. C’est ce qu’il appelle des « passages à l’acte » : ce ne sont pas des productions en tant que telles, mais cela a une incidence sur le réel, allant du ralentissement à la destruction. C’est une approche minimaliste de la vie et de l’art, une manière de soustraire plutôt que d’ajouter, une approche décroissante.

Finalement, on comprend que l’art radicalement décroissant remet en question la matérialité même de l’art à travers l’œuvre. L’art décroissant semble devoir être éphémère, prendre la forme d’un message qui peut alors faire bouger les choses en sensibilisant, en invitant au changement. Cette dématérialité de l’art par la décroissance remet en cause la notion d’héritage artistique pour les générations futures, mais cette démarche décroissante vise à préserver le monde dans lequel vivront ces mêmes générations. Un bel héritage, donc.

Sensibilisez-vous à l’écologie grâce à l’art et à la culture

Les défis écologiques et les notions de patrimoine et d’héritage ont été mis à l’honneur lors des dernières Journées Européennes du Patrimoine pour nous sensibiliser au « Patrimoine durable» et aux grands défis que l’Europe devra relever dans les années à venir. 

Au Bicolore – Maison du Danemark (142, avenue des Champs Élysées à Paris) se déroule l’exposition « Architecture et paysage en symbiose » qui défend des constructions respectueuses de leur environnement naturel et inspirées par lui : le savoir-faire humain s’accorde à la nature et cesse d’aller à son encontre pour une architecture durable. L’architecte Dorte Mandrup y est mise à l’honneur. Retrouvez toutes les informations sur l’exposition « Architecture et paysage en symbiose » sur le site du Bicolore 👉En savoir plus

Cléo Ragasol

1 réflexion sur “Quand l’art nous questionne sur l’écologie et la décroissance”

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