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Zoom artiste : L’auteur de la BD Blake et Mortimer à l’honneur

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Edgard Félix Pierre Jacobs (1904-1987), plus connu sous le nom d’Edgar Pierre Jacobs est l’auteur dessinateur de la célèbre bande-dessinée Blake et Mortimer. La BD a célèbré ses 75 ans ! Une grande fête à Bruxelles, un nouveau mur peint dans la ville, une pièce frappée par la Monnaie royale de Belgique, une exposition au Centre belge de la bande dessinée, et des titres en préparation, la série initiée par Edgar P. Jacobs en 1946 est encore bien vivante. L’occasion de découvrir qui est son créateur et quel a été le parcours d’artiste dessinateur atypique de cette série culte.

Au commencement

Edgar Pierre Jacobs, bruxellois de naissance, démarre dans le monde des arts navigant entre le dessin et la scène. Il a fait ses débuts à l’Opéra de Lille et a été choriste pour Mistinguett en 1922. Quand la guerre intervient, la frontière entre la France et la Belgique se ferme et notre chanteur qui faisait du dessin de décoration pour les grands magasins bruxellois pour survivre, se réoriente en tant que dessinateur. Il a fait des études de peinture à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles où il a rencontré Jacques Laudy et Jacques Van Melkebeke qui prêteront plus tard leurs traits à Blake et Mortimer. Grand amateur de littérature populaire et fantastique, dévorant les livres de Jules Verne où il a puisé une partie de son inspiration, il lisait également les ouvrages consacrés aux civilisations disparues. 

En 1940, Jacques Laudy, justement, le présente au directeur artistique et rédacteur en chef du journal belge de bande dessinée Bravo. Jacobs y fait un bon nombre d’illustrations puis, les Allemands ayant interdit l’importation de BD américaines, il est amené à faire un erzatz de Flash Gordon intitulé Le Rayon U, un ancêtre de Blake et Mortimer auquel Jean Van Hamme s’apprête de donner une suite en 2022. 

A une époque où l’Amérique règne en maître sur la bande dessinée réaliste avec Flash Gordon, Dick Tracy, Mandrake, le Fantôme, Jungle Jim, Tarzan ou Prince Vaillant, Edgar P. Jacobs est le premier auteur belge à rivaliser avec la perfection esthétique et la narration des comics. En 1943, l’artiste a près de 40 ans quand il crée Le Rayon « U » dans le magazine Bravo ! La première bande dessinée de science- fiction « made in Belgium ». Edgar P. Jacobs travaille la psychologie des personnages, apporte un soin maniaque à la crédibilité des décors comme à la dramaturgie des couleurs. Le Secret de l’Espadon est la première aventure de cette prestigieuse série qu’il scénarise et dessine. Perfectionniste et méticuleux, frappé par la guerre qui vient de s’achever avec le bombardement atomique d’Hiroshima, Jacobs imagine un récit d’anticipation destinée non plus aux enfants, mais aux adolescents et aux adultes.

Rencontre avec Hergé

Sa rencontre avec Hergé va changer la vie de Jacobs et parallèlement celle d’Hergé. À Jacobs, Hergé va transmettre les rudiments du 9e art, le sens de la narration, le côté loustic du dessin même dans le registre réaliste. À Hergé, Jacobs apportera davantage de rigueur graphique et, sans doute avec l’aide de Jacques Van Melkebeke, un érudit des littératures populaires, un sens de la mise en scène, du spectacle qui ne le quittera plus. Ajoutons la mise au point de la couleur si caractéristique, la colorimétrie, des albums de Tintin, dans leur version en couleurs de 64 pages. Impressionné par son talent, Hergé engage Edgar P. Jacobs comme collaborateur et convainc l’éditeur bruxellois Raymond Leblanc de l’intégrer à la rédaction du futur journal Tintin. Pour le premier numéro, Edgar P. Jacobs imagine le scénario d’une histoire contemporaine sur le thème de la Troisième Guerre mondiale : Le Secret de l’Espadon. De 1944 à 1946, il devient le principal collaborateur d’Hergé pour les aventures de Tintin. Mais face au refus de co-signer les albums de Tintin, Jacobs lance sa propre série.  Grâce à l’amitié entre leurs auteurs, Les Aventures de Blake et Mortimer et Les Aventures de Tintin ont plusieurs connexions entre elles. Certaines peuvent nous faire penser que les personnages des deux séries évoluent dans le même univers fictif. Par exemple, l’égyptologue Grossgrab apparaissant dans Les Cigares du pharaon est une référence à l’égyptologue Grossgrabenstein de l’album Le Mystère de la Grande Pyramide ;

Blake et Mortimer

Les Aventures de Blake et Mortimer sont créées en 1946. Publiée initialement par les Éditions du Lombard, la série l’est désormais par les Éditions Blake et Mortimer, une filiale du groupe Média participations. Elle fut pré-publiée pendant de nombreuses années dans Le Journal de Tintin dont elle était, avec d’autres séries comme Les Aventures de Tintin, l’une des séries les plus populaires. Cette série, cette saga, c’est l’histoire de deux britanniques, l’un Sir Francis Blake et l’autre Philip Mortimer. Le premier, est militaire de carrière dans la Royal Air Force et il fait aussi parti du MI-5 (service de contre-espionnage), le second est un brillant professeur en physique nucléaire.

La série est ensuite reprise après sa mort en 1987 par Bob de Moor puis d’autres.

Un auteur exigeant et engagé

Edgar P. Jacobs était perfectionniste et pouvait passer des années sur un même scénario. Il a mis dix ans à écrire Les trois formules du Professeur Sâto dont le second tome fut achevé par Bob de Moor.  Nourri de littérature anglo-saxonne, de H.G. Wells et de Conan Doyle en particulier, c’est un maître dans l’art de percer les secrets de la science et du futur. Il oppose ainsi la civilisation, gardienne de la Tradition, à la barbarie, représentée par l’empire totalitaire asiatique de Basam Damdu (Le Secret de l’Espadon), ou encore par le peuple « barbare » en lutte contre les Atlantes (L’Énigme de l’Atlantide)… Il dénonce fréquemment l’utilisation de la science à des fins amorales : la guerre nucléaire, la manipulation du climat… Après l’aventure fondatrice du Secret de l’Espadon , l’auteur s’intéresse à l’archéologie dans Le Mystère de la Grande Pyramide, au contrôle du cerveau et de la pensée dans La Marque jaune , au destin interplanétaire de l’humanité dans L’Enigme de l’Atlantide , aux menaces du changement climatique dans S.O.S. Météores , à la relativité dans Le Piège diabolique , ou encore au clonage avec Les 3 Formules du professeur Sato …

Un duo qui a tout, du dandysme à l’éthique !

Affiche BDAddick © Edgar P.Jacobs – Le cri du Moloch, centaur club

Blake est un ancien pilote de la Royal Air Force devenu directeur du MI5 tandis que Mortimer est un spécialiste scientifique du Royaume-Uni. Un capitaine et un professeur, deux héros so british !

Dans chaque album, on retrouve la table du Centaur Club pour converser tout en dégustant d’exquis millésimes français, notamment le fameux Pomerol 1947…  Dans Blake et Mortimer, il y a tout pour passer un moment de plaisir qui nous fait du bien : les valeurs qu’incarnent le duo d’amis, l’aspect aventure dans un contexte historique intrigant et l’atmosphère égyptienne. Il n’y a qu’un seul album de Jacobs qui se passe en Angleterre, même s’il s’agit du plus iconique (La Marque Jaune). Pour Jacobs, l’Angleterre relevait davantage de l’alibi : il aimait surtout l’aspect « british », racé et classieux des gentlemen.

Un imaginaire qui se nourrit du réel et de l’actualité

Dernier ingrédient qui fait de Jacobs un artiste hors du commun. C’est son regard sur l’actualité qu’il nous retransmet et il part de la réalité. Le créateur de Blake et Mortimer restitue merveilleusement les ambiances de Bruxelles ou du Brabant wallon dans l’avant-guerre et l’après-guerre avec un souci du détail. Il avait une vision lucide de l’humanité et de son destin. Il savait que l’Histoire est un cycle tragique qui se répète. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Blake et Mortimer se posent en défenseurs de la liberté et des valeurs humanistes de l’Occident. Mais pour mettre des visages sur ses héros, Edgar P. Jacobs ne prend pas pour modèles de vrais anglais. Il trouve l’inspiration parmi ses proches. 

En 1946, l’Espadon, le sous-marin volant dont il a fait une arme absolue de la lutte contre la dictature, n’a rien d’un gadget de space opera. C’est une épure de technologie parfaitement crédible. Au point que l’U.S. Navy organisera, vingt ans plus tard, un concours doté de 100.000 dollars de prix, entre 44 constructeurs, en vue de la création d’un semblable sous-marin volant. Tel que l’auteur l’a défini, l’Espadon est « un avion supersonique télécommandé opérant à partir d’une base sous-marine, armé de fusées nucléaires tactiques » : une préfiguration du drone… Jacobs a devancé son temps, son Espadon préfigurant en tout point, couleur y compris, le protoype du SO-6020 Espadon, premier avion français à franchir le mur du son, en décembre 1953. Idem pour le sous-marin SII, muni d’un tourelle, de phares et de hublots qui plonge au delà de 200 mètres dans la BD, performance alors techniquement impossible à l’époque. Pourtant trois ans plus tard, la plongée d’un sous marin à hublots et phares, à 412 mètres dans le lac de Côme, lui donnera raison.

Pour aller plus loin

La vie de Jacobs est très bien racontée dans la biographie que lui ont consacré Benoît Mouchart et François Rivière (aux Impressions nouvelles), le biographe d’Agatha Christie et celui de Jacques Van Melkebeke (À l’Ombre de la Ligne claire, aux Impressions nouvelles également). Ils ont mis en commun leurs connaissances encyclopédiques de l’époque pour éclairer l’homme et l’œuvre avec une acuité parfaite. On retrouve des éléments dans le biopic en bande dessinée que lui ont consacré Philippe Wurm et le même François Rivière : Edgar P. Jacobs – Le Rêveur d’apocalypses, chez Glénat.

Aujourd’hui, il y a 22 albums de Blake et Mortimer, dont 8 ont été réalisés par Edgar P. Jacobs. Blake et Mortimer était, avec d’autres séries comme « Les aventures de Tintin », « Ric Hochet », « Michel Vaillant » ou « Alix » l’une des séries les plus populaires. Une telle longévité en fait l’une des sagas de BD les plus importantes de ces dernières décennies ! Commencez par le Tome 1 !

Le but essentiel d’une « bande » de science-fiction est avant tout de raconter une histoire d’aventures, de dépayser, de faire jouer l’imagination, subsidiairement de susciter la curiosité ou l’intérêt. Et pourquoi pas, d’inciter à la réflexion.

Un opéra de papier. Les mémoires de Blake et Mortimer
Edgar P. Jacobs, éd Gallimard, 1981
Fresque à Bruxelles (Marolles : quartier d’Edgar P. Jacobs) un hommage de la ville de Bruxelles à l’auteur bruxellois à l’occasion de l’anniversaire du Capitaine Francis Blake et du professeur Philip Mortimer.