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L’hyperréalisme, c’est quoi ?

Marc Sijan, Embrace

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À l’occasion de l’exposition «Hyperréalisme – Ceci n’est pas un corps» qui se déroule au musée Maillol jusqu’au 5 mars 2023, Talivera vous propose de vous pencher sur ce courant de sculpture qui reproduit l’aspect, les textures, les courbes du corps humain dans leurs moindres détails pour en donner une illusion parfaite – et souvent dérangeante. L’hyperréalisme crée une fausse réalité et s’intéresse à montrer la condition humaine, fragile, mortelle, corporelle avec une exactitude qui choque.

Des sculptures qui nous ressemblent

En arrivant à l’entrée de l’exposition, on sursaute : une femme de dos est comme encastrée dans le mur noir qui nous fait face, elle semble enlever son pull, elle est parfaitement immobile. C’est une œuvre, mais sa taille, son jean, ses cheveux, les plis de son t-shirt, ses jambes semblent réels. Elle est dans une position de contrainte et provoque une impression de malaise : elle donne le ton de l’exposition. La plupart des œuvres qui y sont présentées sont dérangeantes, elles créent un bizarre effet de réel, on a parfois du mal à distinguer les œuvres des visiteurs ou des gardiens de musée.

La scénographie est d’un noir profond : seules les sculptures et les cartels sont illuminés par des spots, ce qui nous permet d’observer les œuvres sous toutes les coutures et dans leurs moindres détails, d’autant plus qu’elles sont très accessibles, protégées ni par aucune corde ni par aucune vitrine, on peut les approcher.

L’exposition suit le développement du courant hyperréaliste chronologiquement et thématiquement avec de multiples artistes et œuvres. La première partie, «Répliques humaines», décrit les prémices du courant, qui naît dans les années 1960 avec Duane Hanson et John DeAndrea. Ces artistes créent des répliques humaines saisissantes de réalisme et influencent le développement de la sculpture qui peut tendre un miroir parfait au spectateur et montrer la condition humaine telle qu’elle est. Par exemple, dans son œuvre American Icon – Kent State, John Andrea rappelle le drame qui s’est déroulé en 1970 – la Garde nationale de l’Ohio tirant sur une foule d’étudiant manifestant de façon pacifique à l’université de Kent State – en reprenant la photographie qui a fait le tour du monde : il la reproduit et mettant les sujets à nu, littéralement.

L’hyperréalisme utilise la photographie pour reproduire la scène en trois dimensions, choquer par sa présence réaliste, alerter, dénoncer en exposant une situation réelle et tragique. La photographie reproduit une scène et documente ; la sculpture hyperréaliste rend la scène présente.

La seconde partie aborde les «Monochromes», des sculptures de corps hyperréalistes peintes d’une couleur unique qui brise la recherche de réalisme mais qui met en valeur les courbes sculptées. C’est l’artiste George Segal qui ouvre cette voie, cherchant à anonymiser ses sculptures pour universaliser son propos artistique. La jeune femme bleue sur un banc expose sa solitude et sa mélancolie, notamment par sa couleur.

  • Photo : Blue Girl on Park Bench – 1980 / © George Segal

La troisième partie montre des artistes qui abordent l’hyperréalisme d’une façon personnelle et sans plus seulement chercher à représenter le corps de la façon la plus parfaite possible : ils se servent de l’hyperréalisme pour créer de nouveaux regards sur le corps ou pour épuiser un thème, comme l’artiste américaine Carole A. Feuerman qui moule le corps de ses modèles pour créer de belles nageuses, et pour ne faire que des nageuses sans avoir d’autre propos que le désir de représenter des femmes au visage serein et couvertes de gouttelettes. (Photo : Carole A. Feuerman, General’s twin, 2009-11)

Des sculptures qui repoussent les limites du réalisme

L’exposition présente des sculptures hyperréalistes qui repoussent le principe d’illusion réaliste, notamment avec la quatrième partie qui s’intéresse aux jeux d’échelles : des corps hyperréalistes plus petits que nature ou gigantesques. Les sculptures réduites mettent en valeur la fragilité des corps, questionnent la naissance et la mort ou nous obligent à changer de perspective sur le corps humain quand elles deviennent immenses. Les petits modèles de sculptures sont extrêmement réalistes, le traitement des peaux et de leurs mouvements est impressionnant et très touchant.

La cinquième partie se penche sur les œuvres d’artistes qui jouent avec le difforme en produisant des œuvres hyperréalistes dans le traitement des tissus humains, mais déformées, étirées, contorsionnées. Ces sculptures semblent vouloir faire faire au corps humain ce qu’il ne peut produire dans le réel. La petite fille assise par terre est particulièrement marquante. Elle est assise dans une posture très naturelle, comme une petite fille qui s’ennuierait au musée, mais elle est très velue et berce une créature tout droit sortie d’un album de Claude Ponty. Oeuvre de Patricia Piccinini : The Comforter. C’est surprenant, c’est touchant, c’est dérangeant et c’est drôle, tout à la fois.

Enfin, la salle «Frontières mouvantes» présente trois œuvres hyperréalistes
«augmentées» : la première est pourvue de son (elle parle), la deuxième de son et de mouvement (elle parle et un visage humain mouvant est projeté sur la face de la sculpture, l’illusion est parfaite), la troisième est participative, c’est le spectateur lui-même qui se charge de faire de son corps l’œuvre en obéissant aux prérogatives de l’artiste. Cette dernière salle montre les différents chemins que pourrait emprunter la sculpture hyperréaliste : la parole, le mouvement, jusqu’à devenir l’humain lui-même et impliquer les corps des spectateurs.

© Evan Penny, PanagotiaConversation #1, 2008

L’hyperréalisme parmi les sculptures de Maillol

L’exposition nous invite à déambuler au milieu des œuvres de Maillol parmi lesquelles sont exposées des corps hyperréalistes. Maillol sculptait les corps en les stylisant, en accusant la rondeur des formes pour créer l’harmonie : c’est très beau de lier la stylisation des corps de Maillol, pleins, puissants, voluptueux, et l’hyperréalisme des corps moulés. Le dialogue entre ces œuvres fonctionne et permet à notre œil d’apprécier la virtuosité technique de l’hyperréalisme et celle des sculptures et des dessins de Maillol.

L’hyperréalisme, ça fait quoi ?

Les œuvres exposées jouent avec les frontières de la réalité, la déforment ou l’exposent avec exactitude. L’hyperréalisme choque, permet d’observer ce que nous sommes en détails, crée une relation de voyeurisme avec l’œuvre, un rapport distordu à la réalité. Toutes ces sculptures étranges – et si peu étrangères – ces miroirs tendus qui nous ressemblent ou qui nous déforment, ces jeux avec le ressemblant et le monstrueux, avec le vrai et le faux, nous interrogent sur notre propre corps humain, sur sa finitude, ses capacités, ses augmentations possibles. On pense aussi aux humanoïdes de plus en plus réalistes et intelligents, aux dystopies dans lesquelles les robots aux corps hyperréalistes prennent le contrôle et ne sont plus distinguables des humains. On est surpris de ne pas trouver d’interrogation à ce sujet, mais on ressort du musée en ayant vu une expo inhabituelle, pleine de surprises et lors de laquelle notre œil s’éduque et apprend à regarder l’œuvre autrement, car l’œuvre nous ressemble terriblement.

À une époque où l’on a fort tendance à s’entre-scruter, notamment via les réseaux sociaux où les corps humains sont exposés, transformés et parfaits par les filtres et de plus en plus loin de la réalité corporelle, déambuler parmi des corps réalistes en trois dimensions nous ramène à cette réalité, et cela fait du bien. Pour mieux mesurer la réalité de votre corps à celle des sculptures exposées, le musée Maillol vous permet de visiter l’exposition dans votre plus simple appareil, pour que les vrais corps rencontrent les faux et jouent avec la réalité.

Hyperréalisme: Ceci n’est pas un corps Exposition au musée Maillol jusqu’au 5 mars 2023 – 59-61, rue de Grenelle 75007 Paris. Visites naturistes les 10, 11 et 17 novembre.

Cléo Ragasol